Quand on finit par croire qu’on ne peut plus rien changer : l’impuissance acquise

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Impuissance acquise, chirurgie bariatrique, obésité

Par Christian Roberge, patient-partenaire et co-fondateur de Parlons Bariatrique

« J’ai tout essayé. »
« Ça ne sert plus à rien. »
« De toute façon, ça ne fonctionnera pas pour moi. »
« J’ai déjà parlé à des professionnels et personne n’a réussi à m’aider. »
« Je sais déjà comment ça va finir. »

Ce sont des phrases que j’entends régulièrement.

Comme patient.
Comme partenaire de soins.
Et aujourd’hui, comme personne qui est souvent l’un des premiers contacts avec des patients qui cherchent de l’aide.

Et avec le temps, j’ai réalisé qu’il y avait parfois quelque chose derrière ces phrases qui allait beaucoup plus loin que le découragement.

L’impuissance acquise.

Quand les expériences finissent par nous apprendre à ne plus essayer

L’impuissance acquise, c’est essentiellement le fait de finir par croire que nos actions ne changeront plus grand-chose, souvent après avoir vécu plusieurs expériences où nos efforts n’ont pas donné les résultats espérés.

Au départ, on essaie.

On consulte.
On suit les recommandations.
On fait un régime.
On recommence.
On augmente l’activité physique.
On essaie un médicament.
On change de professionnel.
On tente une nouvelle approche.

Puis ça ne fonctionne pas.

Ou ça fonctionne pendant un certain temps… avant de revenir en arrière.

Et on recommence.

Encore.

Et encore.

Jusqu’au jour où quelque chose change.

On n’essaie plus.

Pas nécessairement parce qu’on ne veut plus changer.

Parce qu’on ne croit plus que ça peut fonctionner.

« Je ne veux plus » n’est pas toujours « je ne peux plus »

C’est probablement l’une des choses que j’aimerais le plus que les professionnels de la santé comprennent.

Lorsqu’un patient cesse de faire des démarches, reporte un rendez-vous, ne suit plus une recommandation ou semble complètement désengagé, il est facile de penser :

« Il n’est pas motivé. »

Mais parfois, le patient est extrêmement motivé.

Il est simplement épuisé d’essayer.

Il a peut-être entendu pendant des années qu’il devait faire plus d’efforts.

Qu’il devait manger moins.
Bouger plus.
Être discipliné.
Avoir plus de volonté.

Et chaque fois qu’il n’atteignait pas l’objectif, il repartait avec une nouvelle preuve apparente que le problème venait de lui.

À force, il finit par intégrer cette histoire.

« Le problème, c’est moi. »

Et éventuellement :

« Je ne suis probablement pas capable. » « Je ne suis pas assez bon. »

Quand le système devient une partie du problème

Dans mon expérience de patient, j’ai moi-même rencontré des situations où je suis sorti d’une consultation avec davantage de découragement qu’en y entrant.

Et je sais que je ne suis vraiment pas le seul.

Un patient peut avoir vécu :

  • des consultations où il ne s’est pas senti écouté;
  • des commentaires grossophobes;
  • des recommandations impossibles à appliquer dans sa réalité;
  • des objectifs irréalistes;
  • des traitements qui n’ont pas fonctionné;
  • des effets secondaires difficiles;
  • des rechutes interprétées comme un échec personnel;
  • des années de « recommencez »;
  • des professionnels qui changent constamment;
  • ou simplement l’impression de devoir constamment convaincre quelqu’un qu’il mérite de l’aide.

Après suffisamment d’expériences négatives, faire confiance à nouveau devient une tâche en soi.

Et parfois, le prochain professionnel doit composer avec toutes les déceptions des précédents.

L’obstacle n’est plus seulement le poids

C’est là que je trouve le concept d’impuissance acquise particulièrement intéressant.

Parce qu’après plusieurs expériences négatives, le véritable obstacle peut devenir la perception que l’on a de sa propre capacité à surmonter les obstacles.

Le patient rencontre un problème.
Il pense : « Je ne trouverai pas de solution. »

Il rencontre un effet secondaire.
« Je savais que ça ne fonctionnerait pas. »

Il reprend du poids.
« Ça ne sert à rien. »

Il n’arrive pas à suivre une recommandation.
« Je suis incapable. »

Il rencontre une nouvelle difficulté.
« Pourquoi essayer? »

Et tranquillement, le cercle se referme.

Moins on croit pouvoir agir → moins on essaie → moins on trouve de solutions → plus on accumule des expériences qui semblent confirmer qu’on ne peut rien changer.

C’est ça qui est particulièrement vicieux avec l’impuissance acquise.

Elle peut finir par se nourrir elle-même.

Et si on arrêtait de demander : « Pourquoi n’as-tu pas essayé? »

Je pense qu’une meilleure question serait parfois :

« Qu’est-ce qui t’est arrivé pour que tu en sois rendu là? »

La différence est immense.

La première question cherche une responsabilité.
La deuxième cherche une histoire.

Et derrière un patient qui ne fait plus de démarches, il y a souvent une histoire.

Parfois une longue histoire.

Une histoire de tentatives.
D’échecs.
De déceptions.
De promesses non tenues.
De professionnels qui n’ont pas compris sa réalité.
De traitements qui n’ont pas fonctionné.
Et parfois aussi, de réussites qui n’ont pas duré.

Redonner du pouvoir, une petite victoire à la fois

La solution n’est évidemment pas de dire au patient :

« Allez! Il faut croire en vous! »

Ce serait un peu trop facile.

On ne déconstruit pas des années d’expériences négatives avec une phrase motivante.

Il faut parfois commencer beaucoup plus petit.

Une expérience différente.

Un professionnel qui écoute réellement.

Une recommandation qui tient compte de la réalité du patient.

Un objectif qui est atteignable.

Une décision prise avec le patient plutôt que pour lui.

Une difficulté qui survient… et qu’on réussit à résoudre ensemble.

Parce que chaque fois qu’un patient vit une expérience où « j’ai rencontré un obstacle et j’ai réussi à trouver une solution », il accumule quelque chose de précieux.

De l’expérience.
De la confiance.

Et éventuellement, un peu plus de pouvoir d’agir.

Il ne faut pas seulement traiter la personne. Il faut parfois réparer sa relation avec le fait d’essayer.

C’est probablement ce que je trouve le plus important dans cette notion.

Quand quelqu’un arrive en clinique en disant :

« J’ai tout essayé. »

Je pense qu’on devrait parfois entendre :

« J’ai tellement essayé que je ne sais plus si ça vaut la peine d’essayer encore. »

Ce n’est pas nécessairement de la paresse.
Ce n’est pas nécessairement un manque de motivation.
Ce n’est pas nécessairement un manque de volonté.

C’est peut-être quelqu’un qui a appris, à travers ses expériences, que ses efforts ne changeraient rien.

Et si c’est le cas, notre rôle n’est pas de lui faire la morale.

Notre rôle est peut-être de lui permettre de vivre une nouvelle expérience.

Une expérience où son opinion compte.
Où ses obstacles sont pris au sérieux.
Où l’échec n’est pas une faute.
Où une solution peut être adaptée lorsqu’elle ne fonctionne pas.

Et surtout…

une expérience où il découvre tranquillement qu’il a encore du pouvoir sur son parcours.

Parce que parfois, avant de demander à quelqu’un de recommencer à avancer, il faut d’abord l’aider à croire qu’il peut encore avancer.

Et ça aussi, ça fait partie des soins. Parlons-en.

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