Aujourd’hui, j’aimerais vous entretenir sur le tissu adipeux, la graisse corporelle et l’obésité, pour comprendre le rôle de la graisse dans le corps humain et ses liens avec la santé métabolique.
L’obésité est souvent définie par un excès de graisse corporelle, c’est-à-dire une accumulation importante de tissu adipeux. Pourquoi l’être humain a-t-il besoin d’un tel organe? Et à quel moment l’accumulation de tissu adipeux devient de l’obésité?
Le tissu adipeux : un organe essentiel à notre survie
Le tissu adipeux possède plusieurs fonctions dans le corps humain; il joue un rôle d’amortisseur dans les régions anatomiques soumises à des contraintes mécaniques importantes, telles que la paume des mains, les fesses et les talons; et il protège les organes tels que le cœur, les glandes surrénales, les reins et les ovaires à l’intérieur de l’abdomen. Il forme également une couche d’isolation thermique, et sert de source d’énergie en cas de carence nutritionnelle.
Autrement dit, la graisse corporelle ne fait pas que prendre de la place sur le corps. Elle contribue à nous protéger, à conserver notre chaleur et à fournir de l’énergie lorsque notre organisme en a besoin. Elle remplit donc des fonctions indispensables, bien au-delà de son apparence physique.
Le tissu adipeux est aussi un organe qui sert à stocker le gras sous forme de lipide. Cette fonction est essentielle, puisque le dépôt de lipides dans d’autres organes, tels que le cœur, le foie, ou les muscles, mènent au dysfonctionnement de ces derniers, et est associé à divers maladies et comorbidités, comme le « foie gras », les maladies cardiovasculaires, le diabète, etc.
On pourrait comparer le tissu adipeux à un espace de rangement prévu pour accueillir les réserves d’énergie du corps. Lorsqu’il fonctionne adéquatement, il permet de stocker les lipides de façon sécuritaire. Le problème ne réside donc pas dans la présence de graisse, mais plutôt dans ce qui se produit lorsque sa capacité de stockage est dépassée ou compromise.
Obésité clinique : quand le tissu adipeux ne remplit plus adéquatement ses fonctions
On parle d’obésité clinique lorsque l’accumulation excessive de tissu adipeux mène à des altérations dans la santé globale du corps et/ou qu’elle nuit à la réalisation des activités de la vie quotidienne. Autrement dit, l’obésité est présente lorsque la capacité du tissu adipeux à stocker les lipides de façon sécuritaire est dépassée ou altérée, et les lipides se déposent dans les d’autres organes du corps où ils font des ravages. C’est ce qu’on appelle en recherche la dysfonction du tissu adipeux et la lipotoxicité; un organe est incapable de réaliser correctement ces fonctions à cause d’une accumulation de gras trop importante.
Il est donc possible d’avoir une quantité importante de tissu adipeux sans présenter les mêmes conséquences sur la santé qu’une autre personne ayant une quantité similaire de graisse corporelle. La quantité de graisse ne raconte pas toute l’histoire: sa capacité à remplir ses fonctions et a limité les dégâts dans le reste du corps est tout aussi importante.
Pourquoi deux personnes ayant un poids similaire peuvent-elles avoir une santé métabolique différente?
Pourquoi distinguer l’obésité pré-clinique de l’obésité clinique? Entre autres parce que la limite d’accumulation de lipides dans le tissu adipeux est propre à chacun; certaines personnes vont développer des comorbidités associées à l’obésité à des volumes de tissu adipeux plus petits. La distribution du tissu adipeux est aussi importante; une accumulation au niveau des fesses et des hanches est protectrice pour la santé cardiométabolique comparément à l’accumulation abdominale. Ainsi, deux personnes ayant une quantité similaire de tissu adipeux peuvent avoir des profils métaboliques très différents. Cette diversité explique notamment pourquoi l’indice de masse corporelle (IMC), qui ne renseigne ni sur la distribution de la graisse ni sur la capacité de stockage du tissu adipeux, ne suffit pas à lui seul pour évaluer la santé métabolique d’une personne.
Ainsi, deux personnes ayant un même IMC peuvent présenter des profils métaboliques et des réalités de santé très différents. L’IMC demeure un indicateur utile dans certains contextes, mais il ne permet pas de déterminer comment le tissu adipeux fonctionne ni où la graisse est principalement distribuée.
Le poids n’est donc qu’une pièce du casse-tête. Pour comprendre la santé métabolique d’une personne, il faut considérer un ensemble de facteurs plutôt que de se fier à un seul chiffre sur la balance.
Peut-on choisir où notre corps stocke la graisse?
Il n’est malheureusement pas possible d’augmenter sa limite de stockage de lipides ni de choisir l’endroit où se dépose notre tissu adipeux. C’est dans de telles situations où le tissu adipeux ressemble plus à un ennemi qu’un allier. Un tissu adipeux dysfonctionnel, ou « malade », a recours à des mécanismes de réparation ou de « soins » qui exacerbe ou empire la situation. Il devient plus inflammatoire, il relargue de plus en plus de graisse dans le sang et il se dépose dans les viscères. Tout l’inverse de ce qu’on souhaite pour notre santé!
Ainsi, lorsque le tissu adipeux a dépassé sa limite de stockage, des mécanismes mal adaptés qui, à court terme rétablirait la santé du tissu adipeux, enclenche une réaction en chaine qui aggrave son dysfonctionnement à long terme. La capacité de stockage du tissu adipeux ne représente pas non plus une quantité fixe de gras qui, une fois dépassée, engendre des conséquences désastreuses sur la santé cardiométabolique. Plutôt, c’est l’accumulation chronique ou à long terme d’un surplus de lipides qui augmente le risque de dysfonction.
Malgré tout ça, il est mieux d’avoir un tissu adipeux malade que de ne pas en avoir du tout. Cet organe, bien qu’il semble jouer contre nous, est essentiel à notre survie et à notre bien-être. Le tissu adipeux n’est ni un allié ni un ennemi en soi; c’est un organe indispensable dont les effets sur la santé dépendent non seulement de sa quantité, mais également de sa distribution et surtout de sa capacité à remplir adéquatement ses fonctions.
La répartition de la graisse corporelle et la capacité de stockage du tissu adipeux ne sont pas des choix conscients, ni des choix volontaires. Ce constat nous rappelle l’importance de dépasser les idées selon lesquelles le poids ou la distribution de la graisse seraient uniquement le résultat de décisions individuelles ou d’un manque de volonté.
À retenir : la graisse corporelle n’est pas l’ennemie de notre santé. C’est un organe essentiel, dont le fonctionnement est aussi important que la quantité. Comprendre cette distinction permet de porter un regard plus nuancé sur l’obésité, le poids et la santé métabolique.

Eve-Julie Tremblay a réalisé son baccalauréat et sa maitrise en kinésiologie à l’Université Laval. Elle est récemment docteure en nutrition, et a maintenant rejoint l’équipe du Dr Sylvain Iceta comme coordinatrice de recherche à l’Institut de Cardiologique et de Pneumologie de Québec. Au cours de son parcours académique, Eve-Julie s’est intéressée à l’effet de la chirurgie bariatrique sur différents organes, comme le foie, le tissu adipeux, et le sang. Ces travaux portent notamment sur l’étude des mécanismes biologiques à l’origine de l’obésité, ainsi qu’aux facteurs qui contribuent aux variations de perte de poids et d’amélioration de l’état de santé après une intervention chirurgicale. Elle continue toujours d’exercer sa passion pour la recherche en obésité dans le nouveau projet « Be Ready »; un projet coconstruit par Christian Roberge qui vise à élaborer une plateforme pancanadienne sur la préparation à la chirurgie bariatrique.