Par Frédérique Pelletier
Après environ trois ans et demi d’attente, Frédérique a eu recours à une chirurgie bariatrique en 2023. Aujourd’hui, trois ans après l’intervention, elle nous ouvre une fenêtre sur son parcours et partage une partie de sa vie après un bypass gastrique.
Ce témoignage reflète l’expérience personnelle de Frédérique. Chaque parcours en chirurgie bariatrique est unique.
On m’avait parlé de mon estomac. Personne ne m’avait parlé de ma tête.
Plusieurs le savent déjà : il y a quelques années, j’ai eu une chirurgie bariatrique. Avant que quelqu’un pense que je suis ici pour dire que je regrette ma chirurgie, on va mettre quelque chose au clair.
Est-ce que je regrette? Non.
Est-ce que je la referais? Demain matin.
Parce que cette chirurgie m’a permis de retrouver une meilleure santé, d’être plus active et de diminuer certains problèmes médicaux. Et pour ça, je lui serai toujours reconnaissante.
Mais aujourd’hui, j’ai envie de vous parler de tout ce que les photos « avant/après » ne montrent jamais. Parce qu’on parle beaucoup du poids qu’on perd. Pas assez de tout ce qu’on porte encore.
La chirurgie bariatrique change le corps… mais pas toujours les blessures
Avant la chirurgie, on nous explique les risques opératoires, les complications possibles, les vitamines qu’il faudra prendre, les protéines qu’il faudra manger. Pendant la première année, on est suivi de près. Le chirurgien. La nutritionniste. Les prises de sang. Tout ce qui touche au physique est extrêmement bien encadré.
Mais personne ne nous explique vraiment comment survivre à tout le reste.
On m’avait dit : « Ton estomac va être gros comme un shooter. » Ça, je m’en souviens.
Par contre, personne ne m’avait dit que mes problèmes, eux autres, allaient garder le format Costco. Pis croyez-moi… Ils prennent encore pas mal de place dans le panier. Parce qu’au final, ce qui avait probablement le plus besoin d’être préparé, ce n’était pas mon estomac. C’était ma santé mentale.
On pense souvent qu’en perdant du poids, on va automatiquement aimer notre reflet. Qu’on va devenir plus confiants. Plus heureux. Qu’on va enfin s’aimer.
SPOILER ALERT…
Ça ne marche pas de même.
Parce que la chirurgie ne guérit pas les traumatismes. Elle ne répare pas l’estime de soi. Elle ne nous apprend pas à gérer nos émotions et n’efface pas les années passées à bâtir une relation compliquée avec la nourriture.
Elle transforme un corps. Mais pas tout ce qui l’habite.
Quand la nourriture devient un mécanisme d’adaptation
Parce que, pour plusieurs, la nourriture n’a jamais été seulement de la nourriture.
Avec le temps, le cerveau apprend une équation toute simple : Manger = soulagement.
Tu es stressé? Tu manges.
Tu es triste? Tu manges.
Tu t’ennuies? Tu manges.
Tu célèbres quelque chose? Tu manges encore.
À force de répéter ce réflexe, la nourriture cesse de répondre uniquement à la faim. Elle devient un mécanisme d’adaptation. Un refuge. Une façon d’apaiser ce qui fait mal.
Puis, un matin…
Surprise.
Ton estomac fait à peine 15 ml. Deux bouchées de melon d’eau et tu te sens pleine comme si tu sortais d’un buffet à volonté.
Du jour au lendemain, ton mécanisme d’adaptation préféré a disparu.
Mais tes émotions?
Elles, elles sont toujours là.
Et elles semblent parler encore plus fort qu’avant.
Parce que le cerveau n’aime pas le vide. Quand on lui enlève un mécanisme qui le rassurait depuis des années, il en cherche un autre.
Le transfert de dépendance après une chirurgie bariatrique : un sujet encore trop peu abordé
Et c’est là qu’on aborde un sujet dont on parle beaucoup trop peu avant une chirurgie bariatrique : le transfert de dépendance.
Plusieurs études démontrent que le risque de développer un trouble lié à la consommation d’alcool augmente après certaines chirurgies bariatriques. Pourtant, trop de personnes signent leur consentement sans avoir reçu cette information.
Dans mon cas, avant la chirurgie, l’alcool ne m’intéressait pratiquement pas. Je pouvais passer des années sans boire. Ça ne me manquait pas.
Après la chirurgie… disons que l’histoire a changé.
À cause des changements du système digestif, l’alcool agit à une vitesse complètement ridicule. Tu commandes un gin tonic. Deux gorgées plus tard, la serveuse est devenue ta meilleure amie. Tu lui racontes ta vie, tu lui montres des photos de ton chien… pis t’es presque prête à l’inviter à Noël.
Ça fait rire.
Mais derrière la blague, il y a une réalité.
L’alcool anesthésie les émotions temporairement. Et contrairement à la nourriture, il passe tout seul. Et c’est là que le piège se referme. Au début, c’est un verre pour relaxer. Puis deux. Puis seulement les fins de semaine. Ensuite un peu plus souvent. Sans même t’en rendre compte, une habitude peut devenir un besoin.
Et c’est important de le dire : ce n’est pas une question de volonté. Ce n’est pas parce qu’on est faible. C’est parce qu’on a retiré un mécanisme d’adaptation sans apprendre à le remplacer par un autre, plus sain.
Le cerveau ne cherche pas à nous détruire. Il cherche simplement, maladroitement, à retrouver le réconfort qu’il connaissait.
Et ça…
J’aurais aimé qu’on me le dise avant.
Toutes les personnes ayant recours à une chirurgie bariatrique ne vivront pas nécessairement un transfert de dépendance. Cependant, si cela est votre cas, n’hésitez pas à aller chercher de l’aide d’un professionnel de la santé qualifié dans le domaine.
La perte de poids ne garantit pas une meilleure image corporelle
Il y a aussi quelque chose dont on parle encore moins.
Le fameux corps de rêve.
On en parle?
Parce que oui, les chiffres sur la balance descendent. Tu trouves enfin des vêtements dans presque tous les magasins. Et, aux yeux de la société, tu corresponds davantage aux standards de beauté.
HABILLÉE.
Je mets un beau kit. Je me regarde dans le miroir. Je me dis : « Crime… je comprends pourquoi le monde me dit que j’ai bonne mine. » Mais toute nue devant le miroir…
Seigneur.
Je vais être honnête. Mettons que la gravité travaille en tabarnouche. J’avais souvent plus confiance en moi quand j’étais grosse qu’aujourd’hui.
Je sais.
Ça sonne complètement absurde.
Moi aussi, avant de le vivre, j’aurais eu de la misère à le croire.
Parce qu’on nous montre toujours les photos « avant/après ». Les jeans devenus trop grands. Les ceintures qu’on resserre de plusieurs trous. Les chiffres qui descendent.
Mais personne ne montre le vrai « après ». Celui où tu fermes la porte de la salle de bain. Où tu enlèves ton linge. Où tu te regardes dans le miroir… sans reconnaître le corps que ton cerveau n’a pas encore appris à habiter.
La peau qui suit pas.
Les bras qui applaudissent avant toi quand tu cours.
Le ventre qui refuse d’oublier d’où il vient.
Les cuisses qui frottent encore… juste autrement.
Pis cette drôle d’impression de ne plus habiter tout à fait son propre corps. Parce que perdre du poids, ça peut aller vite. Mais apprendre à reconnaître la personne dans le miroir… Ça peut prendre des années.
Apprendre à reconnaître son nouveau corps
On célèbre les 20, 50 ou 100 livres perdues. Les compliments arrivent de partout.
« Mon Dieu que t’es belle! »
« Je te reconnaissais presque pas! »
Et parfois…
C’est justement ça qui fait mal.
Parce que moi, je me reconnais moins qu’avant.
Avant, je connaissais mon corps. Aujourd’hui, il m’arrive encore de croiser mon reflet et d’avoir l’impression qu’il appartient à quelqu’un d’autre.
On parle beaucoup de la perte de poids. Pas assez du deuil de son ancien corps. Pas assez du temps nécessaire pour apprivoiser le nouveau. Pas assez des larmes devant le miroir. Pas assez de la culpabilité de ne pas se sentir heureuse alors que tout le monde pense qu’on devrait enfin l’être.

Le regard des autres après une importante perte de poids
Il y a aussi un autre deuil. Celui-là, je ne l’avais vraiment pas vu venir.
Le regard des autres.
Au fond, je suis toujours la même. J’ai le même humour, la même personnalité, le même cœur. Je suis encore la fille qui rit trop fort, qui sacre un peu trop souvent et qui fait des jokes même quand c’est pas le temps. Pourtant, depuis que j’ai perdu du poids, on me voit davantage. On m’écoute plus. On me sourit plus souvent.
Et ça, ça fait mal.
Parce que la seule vraie différence, c’est que mon corps ressemble davantage à ce que la société considère comme beau. Alors pourquoi ai-je parfois l’impression d’être devenue plus intéressante? Plus crédible? Plus digne d’être écoutée?
Je ne crois pas que ce soit toujours volontaire. Mais cette transformation m’a fait réaliser à quel point le regard posé sur les personnes en surpoids peut être différent.
On dit souvent que perdre du poids change une vie. C’est vrai.
Mais parfois, ce qui change le plus… C’est le regard des autres.
La reprise de poids après une chirurgie bariatrique : une réalité dont il faut parler
En parlant du regard des autres…
Et si on parlait de la reprise de poids?
Au début, les chiffres descendent à une vitesse folle. T’as l’impression d’avoir retrouvé ton poids du secondaire. Tu capotes. Le monde capote. Ton médecin capote. Tout le monde est content.
Pis tranquillement…
Les chiffres remontent.
Et là… Panique générale.
Pourtant, une certaine reprise de poids est fréquente après une chirurgie bariatrique. Le corps s’adapte, le métabolisme change, l’estomac évolue. Quelques livres peuvent revenir, et ça ne veut pas dire que la chirurgie est un échec. Mais quand on ajoute les émotions qu’on n’a jamais apprises à gérer, le manque d’accompagnement, la honte et la culpabilité, cette reprise peut devenir plus importante. Pas par manque de volonté, mais parce qu’on retombe dans les seuls mécanismes que notre cerveau connaît pour survivre.
Et là…
Comme par magie… Tout le monde devient spécialiste.
« Ah… t’as repris? »
« Finalement, ça n’a pas marché? »
« Ben voyons… t’avais juste à continuer. »
C’est fascinant comme certaines personnes deviennent nutritionnistes, psychologues, endocrinologues et chirurgiens… Tout ça gratuitement. Mais presque personne ne demande :
« Comment tu vas? »
« Est-ce que t’es correcte? »
« Est-ce que t’as besoin d’aide? »
On regarde la balance comme si elle racontait toute l’histoire. Pourtant, aucun chiffre ne mesure l’anxiété, la dépression, la honte, la culpabilité ou les combats qu’une personne mène en silence.
À mes yeux, le véritable échec n’est pas de reprendre quelques livres.
Le véritable échec, c’est de croire qu’une chirurgie pouvait, à elle seule, guérir des années de souffrance et une relation brisée avec la nourriture.
Ce que j’aurais aimé savoir avant ma chirurgie bariatrique: la vraie vie après un bypass
Pourquoi je raconte tout ça? Ce n’est pas pour faire peur. Ni pour décourager ceux qui envisagent une chirurgie bariatrique.
Au contraire.
Si c’était à refaire, je la referais demain matin. Sans hésiter.
Parce qu’elle m’a redonné une meilleure santé, une meilleure qualité de vie et, je l’espère, plusieurs années de plus auprès des gens que j’aime.
Mais si je raconte tout ça aujourd’hui, c’est parce que j’aurais aimé que quelqu’un me le dise avant moi.
J’aurais aimé savoir que perdre du poids ne fait pas disparaître les blessures. Qu’on peut opérer un estomac, mais pas une estime de soi. Pas des années passées à trouver du réconfort dans la nourriture.
J’aurais aimé qu’on me dise que la réussite d’une chirurgie ne se mesure pas seulement en livres perdues, mais aussi à la paix qu’on retrouve, à la relation qu’on rebâtit avec soi-même et au courage de demander de l’aide quand ça ne va pas.
Parce que oui, la chirurgie bariatrique sauve des vies. J’en suis profondément convaincue.
Mais elle transforme aussi une identité. Une relation avec son corps. Avec la nourriture. Et parfois… avec soi-même.
Alors, si on veut vraiment parler de chirurgie bariatrique, parlons de tout. Des réussites. Des rechutes. Des cicatrices qu’on voit… et de celles qu’on ne voit pas. Parlons autant de santé physique que de santé mentale. Avec moins de tabous, moins de honte et beaucoup plus de compassion.
Au fond…
On m’avait dit que mon estomac allait rétrécir.
Personne ne m’avait dit que mes émotions prendraient autant de place. Aujourd’hui, je sais que la chirurgie a réduit la taille de mon estomac. Mais elle a surtout agrandi tout ce que je n’avais jamais appris à guérir. On avait préparé ma perte de poids pendant des mois. Si seulement on avait préparé ma tête avec autant de soin.
— Frédérique Pelletier